De possibles futurs proches
muzeodrome #154 - S06E05
Bienvenue dans muzeodrome !
Ce numéro est dédié à la mémoire de Joëlle Fadhlaoui.
En 2022, j’avais interviewé Joëlle sur son travail : professeur d’Arts Plastiques dans un collège. Créative, enjouée et pédagogue, elle m’appelait Pink Man à cause de mon image de profil dans Twitter. On échangeait en ligne depuis plus de dix ans, entre autres sur les interdictions dans les musées.
▚

▚
Boutique fiction
“Appelons ça du design fiction, des histoires de mondes possibles racontées au travers d’artefacts conçus". Voila ce que répondit l’auteur science-fiction Bruce Sterling à Julian Bleecker qui lui demandait en 2005 si d’une façon ou d’une autre le design et la science-fiction pouvaient se mêler pour “raconter des histoires à travers d’objets fictifs“.
Quelques années après cette conversation, pendant le printemps 2012, Julian Bleecker avait contacté et invité un groupe d’une douzaine de personnes (designers, ingénieurs, chercheurs, cinéastes, auteurs de science-fiction, conservateurs de musée…) à participer à un atelier collaboratif de design Fiction.
”J'ai proposé un atelier pour l'automne (octobre 2012) à Detroit avec un plan pour passer une journée dans les archives du Henry Ford Museum, et deux jours dans le centre-ville de Detroit sur un campus de l'Université du Michigan, qui offrait des installations, de l'équipement et un personnel de soutien technique incroyable.”
Julian Bleecker - designer et cofondateur du Near Future Laboratory
Cet atelier de trois jours avait donné naissance au TBD Catalog - un catalogue d’objets de futurs spéculatifs. Catalogue plusieurs fois réédité et toujours disponible en 2025.
“Le design fiction consiste à créer des prototypes tangibles et évocateurs de possibles futurs proches pour aider à découvrir et à représenter les conséquences de prises de décision.”
Near Future Laboratory - What Is Design Fiction?
Basée en Occitanie et engagée dans le dialogue science-société, l’association Instant Science a eu l’idée de faire appel à l’approche design fiction pour un de ses derniers projets. L’association convie ainsi à l’expérience de “faire de ses courses en 2050” au travers d’une "boutique fiction".
“Les visiteurs sont invités à choisir leurs objets et services préférés pour obtenir un voyage vers un futur qui leur correspond… et se questionner sur le futur qu’ils souhaitent vivre.”
Instant Science
Suite à un ensemble de choix dans la “boutique fiction”, l’utilisateur est conduit vers un des quatre scénarios pour atteindre la neutralité carbone en 2050 - scénarios imaginés par l’ADEME (l’agence française de la transition écologique).
Dans sa version physique, la boutique se présente comme un dispositif occupant une semi-remorque aménagée de 60m² (elle peut aussi se déployer sous la forme d’une “exposition modulable” de 50 à 150 m²). Dans sa version numérique, la boutique est un site web : boutiquefiction.fr.
Et vous, quels objets choisirez-vous dans la “boutique fiction” ?
▚
Exposcope se fige
Lucie PINSON (Revellin) est l’animatrice principale du blog Exposcope - blog consacré aux médiations culturelles muséales. Suite à une publication concernant l’avenir de ce blog, j’ai souhaité lui posé quelques questions.
Bonjour Lucie ! Peux-tu nous en dire plus sur la genèse d'Exposcope ?
Quelles étaient vos intentions à l'époque ? Aviez-vous un modèle en tête ?
Exposcope est né en 2017 : en cours d’outils numériques, notre professeur Johanna Daniel nous avait demandé de créer un blog ou un site en quelques semaines. Avec mes 5 camarades, nous nous sommes fixé comme objectif de mutualiser des exemples de médiation et des retours d’expérience partout en France (nous venions de régions différentes), pour nourrir la réflexion des étudiants dans ce domaine. Nous souhaitions offrir une visibilité à ces questions en ligne.
Comment avez-vous continué à faire vivre le blog pendant 7 ans ?
J’ai publié deux articles par mois jusqu’à juin dernier, en visitant beaucoup de lieux et en interviewant des professionnels.
Les articles d'Exposcope sont illustrés par tes soins. Ce travail considérable a donné au blog une identité singulière…
La première fois que j’ai blanchi une silhouette, je désirais juste garantir l'anonymat d’enfants à l’écran. Puis de cette contrainte du droit à l’image est né un jeu : chercher la présence humaine sur mes photos avant d’en styliser la silhouette. Cela donne l’échelle de la scénographie et fait mieux comprendre des manip’. Cette patte reconnaissable sur les réseaux sociaux rend les articles plus vivants.
Alors, pourquoi arrêter maintenant ?
Je n’ai pas toujours travaillé à temps plein. Cette année j’intègre pleinement la fonction publique : je manque de temps, et concilier ma prise de parole avec le devoir de réserve est délicat. Étant aussi bénévole dans une association dédiée aux musées, j’ai ressenti le besoin de ne plus vivre à 300% musée.
Est-ce que le blog va être archivé sous une forme ou une autre (archive Web en dur, publication...) ?
Le blog restera accessible en ligne. Pas de publication prévue - à noter, un article avait déjà été développé dans un numéro de la Lettre de l’Ocim à côté d’un de tes papiers Omer !
Quel est ton bilan personnel sur ce travail de publication au long cours autour des médiations muséales ?
J’ai rencontré beaucoup de passionnés. C’est très gratifiant de participer à la diffusion des idées de ces professionnels, quand une interview inspire les lecteurs à créer de nouveaux outils ! Analyser une visite pour un article est aussi un bon moyen de se questionner sur les tendances qui se dessinent, cela pousse à se tenir en éveil. Plus personnellement, j’ai développé ma propre méthode de rédaction et j’ai progressé en graphisme. En revanche j’ai choisi mes batailles, et renoncé à m’investir sur les réseaux sociaux, trop chronophages.
Pour terminer notre entretien, aurais-tu une ressource à recommander aux lectrices et lecteurs de muzeodrome ?
Coup de cœur pour l’exposition Saisons romaines !
▚
Bill Atkinson n’est plus ici
En 1984, sortait une machine que l’on trouve dans la majorité des expositions autour de l’informatique, le premier Macintosh. Le 5 juin 2025, Bill Atkinson, un des ingénieux concepteurs des logiciels de cette machine, mourait à l’age de 74 ans.
“Le Macintosh était un travail d’équipe. Susan Kare travaillait entre autres sur l’interface utilisateur avec le génial Bill Atkinson. Principal concepteur des routines de l’interface graphique de la Lisa, Atkinson était le développeur avec Andy Hertzfeld du moteur graphique 2D des premiers Macintosh (Quickdraw), le créateur de MacPaint - un des tous premiers éditeurs d'image matricielle, l’inventeur de la barre de menu et du double clic…”
Extrait de l’article Allo Susan ☎️ publié dans muzeodrome n°114 (été 2022)
Pour le Mac, Bill Atkinson avait aussi imaginé le lasso de sélection graphique et développé une variation l’algorithme de Floyd-Steinberg pour tramer les images en noir et blanc (l’Atkinson dithering - voir la notule suivante de ce numéro).
En 1987, il avait été le concepteur de Hypercard, le tout premier système hypermédia fonctionnel et facilement utilisable. Système qui a influencé Tim Berners Lee dans son élaboration du World Wide Web.
En 1990, Bill Atkinson avait quitté Apple pour cofonder une nouvelle société, General Magic. Trop en avance sur son époque, cette entreprise consacrée aux assistants personnels n’était pas parvenue à ce maintenir économiquement. Toutefois, ses avancées technologiques ont ensuite été utilisé dans de nombreuses innovations (les smartphones, le Cloud computing…).
Bill Atkinson a consacré la dernière partie de sa vie à sa grande passion, la photographie naturaliste.
“À travers des paysages intimes et des détails en gros plan, mes photos mettent en évidence et célèbrent les merveilles de nature.” Bill Atkinson
Pour rendre à la nature toute sa beauté, Atkinson a été pionnier de la gestion précise des couleurs dans la chaine d’impression numérique. Un parcours de vie qui fait écho aux questionnements actuels sur les numériques et à notre rapport avec la nature.
▚
Témoin d’un autre numérique
Présentée du 24 novembre 2024 au 13 juillet 2025 au Los Angeles County Museum of Art (LACMA), l’exposition “Digital Witness : Revolutions in Design, Photography, and Film“ examinait l'impact des outils de “manipulation” numérique des années 1980 à nos jours.
”Présentant plus de 150 œuvres, l'exposition retrace l'émergence de stratégies esthétiques numériques singulières, de leurs rapports au réalisme et de leurs modes de narration. Les près de 200 artistes, designers et créateurs réunis dans Digital Witness éclairent la culture visuelle d'aujourd'hui, où les outils de retouche numérique sont plus accessibles que jamais.”
Dans cette exposition, que je n’ai pas visité, une installation a particulièrement attiré mon attention. Cette pièce intitulée Photograph of a beach that no longer exists (Photographie d’une plage qui n’existe plus) fait appel au diphering, une technique de compression d’image popularisé il y a plus de quarante ans par Bill Atkinson (lire la notule précédente de ce numéro).
Cette installation a été conçu par l’équipe du LOW←TECH MAGAZINE, un site Web basse technologie alimenté par l’énergie solaire !
“Les conservateurs Staci Steinberger et Britt Salvesen ont découvert le mouvement de conception à faible émission de carbone au cours de leurs recherches pour l'exposition, et ils ont choisi de mettre en évidence l'identité visuelle unique du site, y y compris ses images caractéristiques utilisant le dithering. Les impressions qui accompagnent l'exposition révèlent la beauté de cette technique en utilisant une photographie datant de 2018 captée par le fondateur [du LOW←TECH MAGAZINE] Kris Decker d'une plage de Barcelone, aujourd'hui immergée en raison du changement climatique. Présentée en quatre étapes, l'image illustre comment le dithering non seulement réduit les données, mais crée également une esthétique harmonieuse qui s'aligne sur l'infrastructure à faible consommation d'énergie du site. Cette pièce montre avec force que le design durable peut être à la fois expressif et thématiquement significatif.”
Christianne Hanych, assistante de conservation du Wallis Annenberg Photography Department dans UNFRAMED, le blog du LACMA
L’installation Photograph of a beach that no longer exists a été conçue par Marie Otsuka, la web-designer originale du LOW←TECH MAGAZINE (avec la contribution de Marie Verdeil). Développé en Python par Roel Roscam Abbing, le plugin de dithering est disponible en open-source.
L’article complet de Christianne Hanych titré “Cleaner, Faster, Greener: Rethinking How We Build Websites“ montre qu’un autre web utilisant des technologies “plus basses” est possible et souhaitable.
▚
Lu, vu, entendu
Vous les avez peut-être ratées, muzeodrome a compilé ces informations et ressources pour vous :
Domaine public | Mis en ligne par The Public Domain Review, le site Web Public Domain Image Archive propose une collection de plus 10·000 images d’œuvres libres de droits. Chaque semaine, de nouvelles œuvres enrichissent ce site explorable au travers de trois modes : la recherche, les catégories et la «Vue infinie» (une dérive qui amplifie la découvrabilité). Du même type : Public Work, avec +100·000 images. (Via Arnaud Levy+ Samy Snider).
Fin de Biennale | La Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2025 vient de fermer ses portes. "Cette 13e édition a rassemblé un large public : 72 000 visiteurs venus de 48 pays ont profité des expositions et événements". Du coté de la médiation médiation numérique, le dispositif basse technologie "Allo Hector !" à particulièrement attirer l'attention des publics. (Dispositif que nous avons accompagné avec Nell Culture).
Émergence | Développé par Khoren Matevosyan (designer et artiste arménien) et Meliq Sofoyan (co-fondateur d’un concept-store et d’une marque écoresponsable), les projets évolutifs Emmergence combinent techniques traditionnelles et imaginaires science-fictionnels en pixel art pour dévoiler “un avenir où l'art, le design, l'artisanat et la technologie fusionnent”. Projets découverts dans En relief, créer en Arménie, une exposition à visiter jusqu’au 21 Septembre 2025 à la Cité du Design de Saint-Étienne.
Chroniques martiennes | Le recueil de nouvelles de Ray Bradbury a fêté en 2025 ses 75 ans ; celui-ci a été publié pour la première fois aux États-Unis en mai 1950. Une occasion pour lire ou relire Dans un univers impossible, le numéro spécial de muzeodrome consacré à l’auteur états-unien de science-fiction (muzeodrone n°58 , janvier 2021).
BYE BYE | La sidérante liste d’expressions et de mots interdits par l'administration Trump attaque directement la culture (“cultural heritage”, “cultural competence“, “cultural differences”, “cultural relevance”…). En réponse à celle-ci, la musicienne et chanteuse Kim Gordon (co-fondatrice du groupe de rock alternatif Sonic Youth 1981–2011) a publié une nouvelle version de son titre «BYE BYE» avec pour paroles des expressions et mots de la liste.
▚
C’est déjà la fin de ce numéro 154.
Avant de partir, n’oubliez pas de donner votre avis au travers d’un commentaire, d’un message ou d’un appui sur le 💜. Et n'hésitez pas à partager cette publication ;-)
A tout soudain ici ou ailleurs,
o m e r
Je suis Omer Pesquer. J’accompagne depuis plus de 20 ans les développements numériques des organisations culturelles. J'assiste particulièrement les musées, centres d'art et sites patrimoniaux sur des stratégies et des projets destinés à tisser, stimuler et prolonger leurs rencontres avec leurs publics. Indépendant et engagé, je conseille les organisations et les entreprises dans leurs redirections vers d'autres numériques → Mon site Web : omer.mobi
P.S.: Merci à Michel Kouklia, mon partenaire dans KMnOP pour la relecture de ce numéro (et des précédents).


J'aime beaucoup l'idée de la boutique fiction et les idées d'objets présentés. On voit bien se dessiner plusieurs imaginaires plus ou moins désirables... Merci pour cette découverte !