Des réseaux plus si sociaux
muzeodrome #161 - S07E06
Bienvenue dans le numéro 161 de muzeodrome !
L’infolettre qui explore les numériques alternatifs, les pratiques divergentes et les démarches prospectives à l’œuvre dans les musées, les expositions et au-delà.
Les réseaux sociaux numériques et les IA génératives sont au centre de ce numéro 161 de l’infolettre.

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Retour de bâton
“J’ai vécu une expérience unique en début de semaine : j’ai visité une exposition culturelle en portant des vêtements historiques… Certes, ce que je portais n’était que des reproductions de haute qualité provenant de Chine, mais l’ambiance était très agréable, comme si je traversais le temps, mêlant le passé et le présent...“ ellylin1101
Le 29 octobre 2025, le compte Instagram ellylin1101, qui s’affiche de premier abord comme étant géré par une passionnée de mode, publie une série de photos légèrement floues en spécifiant que celles-ci ont été prises au British Museum. Trois mois plus tard, le 27 janvier 2026, le musée britannique republie plusieurs des photos de la série. L’histoire aurait pu s’arrêter là mais…
Quelques heures plus tard, le musée supprime sa publication, après avoir reçu une flopée de commentaires négatifs. Pourquoi ces réactions ? Le post d’origine ne parle pas d’images générées mais les dernières phrases de la présentation de ellylin1101 sème le doute : ‘‘suis-je un mannequin IA ? À vous de deviner ☺️” et quand on regarde les autres photos du compte plus aucun doute n’est permis. Les commentateurs de la publication du British Museum ont d’ailleurs rapidement identifié que le compte de ellylin1101 était lié à l'agence de marketing IA V8 Global Company Limited dont le siège est basé à Hong Kong.
Archéologue et doctorante, Steph Black - alias stephthearchaeologist - est une créatrice de contenu reconnue. Lorsqu’elle voit la publication du British Museum, elle croit au départ être face à du contenu posté par des pirates informatiques car le musée venait de subir une attaque les jours précédents. Ses commentaires fustigent alors l’AI slop et demandent des explications.
Dans le courriel, que Steph Black a ensuite envoyé à Artnet, elle déclare que la publication du Bristish Museum est comme une menace qui crée un “précédent”. Pour elle, le musée “prend la température pour voir à quel point le public est prêt à accepter les images générées par les IA” et ainsi “ne pas embaucher de créatifs et de professionnels”. Elle demande aussi à ce que le musée s’engage “à ne pas utiliser l’intelligence artificielle générative”.
En réponse aux critiques, la responsable de la communication stratégique du British Museum a spécifié dans un courriel à un autre commentateur que “pour plaire à ses publics” l'institution republiait régulièrement du "contenu généré par les utilisateurs" sur les réseaux sociaux numériques. Ce courriel donnait aussi cette précision :
"Nous avons récemment partagé un contenu généré par un utilisateur qui utilisait l’IA. Nous ne postons pas d'images créées par l'IA et, reconnaissant la sensibilité potentielle, nous l'avons supprimée. Dans un contexte d'utilisation croissante de l'IA dans l'ensemble du secteur, nous sommes en train de créer les lignes directrices pour son utilisation à l’échelle du musée”.
Steph Black affirme de son coté que suite à ses remarques le British Museum aurait cessé de la suivre sur les réseaux sociaux numériques.
On peut en conclure que :
Des contenus visuels générés par les IA peuvent considérablement réduire la confiance portée par les publics et les professionnels à un musée (surtout lorsque l’institution ne précise pas que ces contenus ont été généré).
Les institutions muséales n’aiment pas recevoir des critiques publiques et pour elles les réseaux sociaux numériques sont aujourd’hui souvent considérées comme des espaces d’autorité plus que d’échange avec leurs publics.
“Apporter des critiques valables et des demandes d’explication ne devrait pas aboutir à une censure. Être menacé lorsque vous critiquez ou soulevez des critiques valables à l’égard de l’industrie dont vous faites partie est extrêmement préoccupant.”
Steph Black
Pour aller plus loin : l’histoire racontée en détail des points de vue de Steph Black (Reel Instagram) et de Louise Bedford - alias Louise Archeology - (video YouTube).
Dernier rebondissement en date : publiée le 14 février 2026, la réponse lunaire du compte ellylin1101 au “retour de bâton”. Une réponse qui en conclusion annonce : “Cette expérience m’a fait prendre conscience de la sensibilité des images culturelles et de l’IA. A l’avenir, je vais orienter d’avantage mes expériences créatives vers l’art de style commercial (commercial-style art), qui correspond à mon parcours…“
Bonus : la courte vidéo réaction finale de Steph black (s’appuyant sur la tendance “Do you think I’m spooky?” basée sur un remix d’une séquence de X-Files).
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La question
En commentaire de ce numéro, vous pouvez si vous le souhaitez préciser votre réponse ou en ajouter d’autres.
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Quitter encore
En janvier 2025, HelloQuitteX invitait à quitter X (Twitter). Cette initiative accompagnait la troisième vague de départs suite aux multiples dérives de la plateforme après son rachat fin 2022 par Elon Musk. Des musées avaient fermés leur comptes et d’autres avait suspendus leurs publications (non reprises pour la grande majorité au moment où j’écris ces lignes). En février 2025, les journalistes Christine Coste et Marion Krauze avaient dans le Journal des Arts consacré un long article à ce sujet intitulé “Rester ou non sur X, un dilemme pour les acteurs culturels”. Article qui se concluait par la phrase suivante “Les mois à venir diront si le mouvement se poursuit et fait boule de neige”.
Alors qu’en est-il un an plus tard ? Les dérives de la plateforme X ont continué de plus belles. Des dérives amplifiées par l’accès direct depuis X à Grok, l'intelligence artificielle générative développée par la société états-unienne xAI, co-fondée par Elon Musk en septembre 2023.
”Le chatbot [Grok] a suscité de nombreuses critiques et controverses liées à ses réponses sur des sujets sensibles et à l'influence d'Elon Musk sur ses prises de position politiques. Grok propage notamment de la désinformation à caractère négationniste et complotiste ainsi que des images à caractère pédophile.” (Wikipédia, page consacrée à Grok consultée le 17/02/2026)
Quant aux musées qui avaient choisit de rester dans X début 2025, ils ont pour le plupart continué de publier dans celui-ci, mais pour certains moins qu’auparavant. Toutefois, en ce mois de février 2026, le musée du Louvre, le musée du quai Branly, le Château de Versailles et le Ministère de la Culture continuent d’y poster des contenus environ une fois par jour. Sont-ils aveugles à ce point de la déliquescence de la plateforme, valident-ils que déshabiller avec une IA des femmes ou des filles sans leur consentement soit OK ?
Pour répondre à Wikipédia qu’il juge trop “woke”, Elon Musk annonce en septembre 2025 le lancement prochain de Grokipédia. Les contenus de cette encyclopédie mise en ligne fin octobre 2025 sont tous générés par Grok. Et devinez-quoi, les pages de Grokipédia ont déjà commencé à alimenter d’autres modèles d’IA génératives. Fin janvier 2026, le Gardian annonçait ainsi que des tests montraient clairement que le dernier modèle de ChatGPT d’OpenAI utilisait Grokipédia comme une de ses sources. Un argument de plus à ajouter à l’initiative QuitGPT lancée début février 2026 aux États-Unis. Initiative qui reproche entre autres à OpenAi d’être trop lié au gouvernement de Donald Trump (le président d’OpenAI et sa femme auraient donné 25 millions de dollars à MAGA Inc en 2025 - l’outil de tri de dossier et de CV d’ICE utiliserait GPT-4).
Il y a une ou deux décennies, le mot d’ordre était “rejoindre” aujourd’hui il semble avoir été remplacé par “quitter”.
Note 1 : La plateforme X appartient maintenant à SpaceX (société créée par Elon Musk en 2002). Car X a été racheté en mars 2025 par xAI. Puis xAI a été racheté à son tour par SpaceX au début du mois de février 2026 (cette dernière opération étant effectuée dans le cadre de la préparation de l’entrée en bourse de SpaceX).
Note 2 : Difficile pour moi de quitter ChatGPT car je n’ai jamais utilisé directement cette plateforme.
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Lu, vu, entendu ⚡
Vous les avez peut-être ratées, muzeodrome a compilé ces informations et ressources pour vous :
Múzeum ? | Comment dit-on musée dans les autres pays européens ? La réponse en une carte de l’European word translator (UK Data Explorer)
Des initiatives inspirantes | Dans l’infolettre Ciblé·e·s, Apolline Locquet partage ses “idées et conseils dans le domaine du marketing et du développement des secteurs culturels et sportifs”. La veille de Ciblé·es complète son infolettre et propose une “collection d'initiatives inspirantes repérées dans les institutions culturelles du monde entier”.
L’évasion numérique | Dans son essai Vibes Lore Core : esthétique de l’évasion numérique (Audimat édition, 2025), la spécialiste des cultures numériques et curatrice italienne, Valentina Tanni explore les formes singulières d’expression présentent dans les corridors rhizomiques du Web (espaces liminaux, ASMR, vaporwave, dreamcore…). Je vous en recommande chaleureusement la lecture. Et pour vous faire une idée plus précise de sa teneur, direction l’article que lui a consacré Hubert Guillaud dans le média “Dans les algorithmes” (#DLA) : Internet, la dissonance à portée de main.
Objets du Travail | Écrite principalement par Marion Desclaux depuis juin 2020, l’infolettre “objets du travail” (OdT) est trop peu connue. Chaque numéro de celle-ci est consacré à un objet utilisé dans le cadre professionnel (histoire, usages, formes et prospectives). Du hanko (OdT-1) à la photocopieuse (OdT-25) en passant par la machine à écrire (OdT-9) ou la maquette (OdT-13)… Les croquis en noir et blanc rythmant chaque numéro renforcent la singularité de cette infolettre. /via Jean Abbiateci.
GIF toujours | Nous sommes en 2026 et le GIF animé est toujours présent (par exemple dans les vœux 2026 du Jeu de Paume). En 2022, dans le numéro 110 de l’infolettre, je revenais sur le format GIF créé en 1987 et sur sa mise en boucle dans un navigateur Web en 1995.
Les choses qui pourraient nous faire grimacer à l’avenir | “Quelles sont les choses que nous faisons aujourd’hui qui paraîtront embarrassantes ou regrettables à nos futurs moi ?”. En 2023, pour un article du New York Times, le journaliste George Gurley avait posé cette question à 30 personnalités (dont un fameux chatbot). Imaginons maintenant que la question ne concerne plus une personne mais un type d’institution: “Quelles sont les choses que les musées font aujourd’hui et qui les feront grimacer dans 25 ans ?” Vos réponses en commentaires. /Via Kevin Kelly
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C’est déjà la fin de ce numéro 161.
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A tout soudain ici ou ailleurs,
o m e r
Je suis Omer Pesquer → j’accompagne les organisations culturelles dans l’élaboration de projets et stratégies numériques. Acteur engagé depuis l’époque pionnière du multimédia et du Web 1.0, j’ai choisi de bifurquer des modèles dominants pour explorer et mobiliser d’autres numériques.
P.S.: Merci à Michel Kouklia, mon partenaire dans KMnOP, pour la relecture de ce numéro.
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Bonjour. Merci pour votre newsletter toujours très riche. Pour répondre à votre dernière question : les musées ne sont que pour un trop petit nombre et qu'en partie, inclusifs et donc accessibles aux personnes en situation de handicap. J'espère que la culture le sera pleinement d'ici 25 ans...
Merci Omer pour le partage de la Veille de Ciblé·es. Et pour toutes les trouvailles passionnantes de cette newsletter !