Retour de machines
muzeodrome #158 - S07E03
Bienvenue dans le numéro 158 de muzeodrome !
L’infolettre qui explore deux fois par mois les numériques alternatifs et les démarches divergentes à l’œuvre dans les musées, les expositions et au-delà.
Dans cette édition, vous trouverez :
La console de jeu vidéo qui a guidé, pendant plus de 13 ans, des visiteurs du monde entier parmi les œuvres et le couloirs du plus célèbre musée de France
Un entretien avec Martin, éditeur de l’infolettre “Absolument Tout” et grand amateur de machines anciennes et bizarres
Huit brèves
Vous êtes prêt·e·s ? 3-2-1…
🞓
La 3DS du Louvre, un objet de musée ? 💬
”Dans le cadre de son partenariat avec le Musée du Louvre de Paris, le musée le plus visité au monde, Nintendo fournira des consoles Nintendo 3DS™ hébergeant un audio guide exclusif.” Nintendo, communiqué de presse du 11 avril 2012
En 2012, le musée du Louvre avait choisit de s’associer à Nintendo pour remplacer ses audioguides classiques. Sortie fin février 2011 au Japon et un mois plus tard en Europe, la console de jeu portable Nintendo 3DS avait pour particularité de disposer de deux écrans (celui du haut proposant un affichage autostéréoscopique → 3D sans lunettes). Dans son communiqué, à défaut d’autre terme, Nintendo utilisait toujours le mot audioguide pour définir le dispositif de visite :
"L’audio guide tire parti des fonctionnalités uniques de la Nintendo 3DS comme les images en relief ou les animations 3D et est enrichi d’un plan interactif permettant la localisation en temps réel dans le musée. Il propose plus de 700 commentaires d’œuvres et permet de porter un regard neuf sur les collections et sur l’histoire du palais du Louvre .”
Ce projet n’était pas si étonnant en 2012. Car les musées s’inscrivaient depuis des années comme des lieux d’expérimentation pour les médiations numériques (du coté du Louvre entre autres avec le projet Museum Lab à Tokyo en partenariat avec Dai Nippon Printing). De plus, dans le milieu muséal, des personnes engagées, les museogeeks, agissaient pour que les numériques puissent enrichir les relations entre les musées et leurs publics. J’étais une de ces personnes. Pendant l’été 2012, j’avais organisé un test de la console 3DS du Louvre avec un petit groupe de museogeeks, des membres de la communauté de pratique Muzeonum, communauté que j’avais initié un an auparavant. A la fin de notre visite, notre avis fut assez mitigé (entre autres sur la maniabilité de la console et les graphismes proposés).
La console 3DS du Louvre trouva son (jeune) public. Dans un communiqué publié en janvier 2016, le musée précisait que “L’audioguide Louvre Nintendo 3DS est toujours apprécié des visiteurs, avec un taux de prise de 8 %, soit environ 500 000 utilisateurs [par an en 2015]”. Au travers du l’eShop de Nintendo, il était aussi possible de télécharger la visite numérique du Louvre sur une des dizaines de millions de consoles de la famille 3DS vendues dans le monde. Lorsqu’en juillet 2016, le musée sortit sa nouvelle application pour smartphones “Louvre : ma visite”, la 3DS ne fut pas détrônée (le musée abandonna même l’application quelques années plus tard).
Ensuite, ce qui devait arriver arriva, mais assez doucement. En septembre 2020, Nintendo annonça la fin de production des consoles de la famille 3DS. Et cinq ans plus tard, le 1er septembre 2025, les milliers de consoles 3DS du musée du Louvre n’étaient plus disponibles à la location. Puis le 21 octobre 2025, celles-ci ont été remplacé par des visioguides (nommés audioguides par le musée).
Mais où sont passées les consoles 3DS du Louvre ? On peut espérer qu’au moins quelques unes d’entre-elles ont rejoint un autre musée, celui que Nintendo à ouvert près de Kyoto en 2024. Et que de dispositifs de médiation, les Nintendo 3DS du musée du Louvre soient devenues des objets de collection muséale.
🞓
Des machines anciennes et bizarres 📠
Dans les numéros antérieurs de muzeodrome, j’ai plusieurs fois évoqué l’infolettre Absolument Tout. Avec son rédacteur Martin Lafrechoux nous partageons plusieurs points communs dont l’intérêt pour les histoires singulières et les anciennes machines.
Bonjour Martin, peux-tu nous préciser d’où tu viens et quel est ton parcours ?
Ouh là ! J’ai beaucoup bougé mais pour résumer je dirais que je viens d’Internet. L’an prochain ça fera 30 ans que j’ai une connexion chez moi. À part ça j’ai des diplômes en histoire, en journalisme et en traitement automatisé du langage, et je gagne principalement ma vie comme traducteur. Je donne aussi quelques cours depuis l’an dernier, notamment sur les IA génératives.
Peux-tu nous parler de ton infolettre “Absolument Tout” et de ton zine “Kimchi Overdose” ?
J’ai lancé Absolument Tout début 2020, avec un projet très simple : raconter chaque semaine trois trucs qui m’intéressent — anecdote historique, artiste que j’aime, machines bizarres, etc. Les livraisons se sont un peu espacées au fil des ans, mais la formule n’a guère changé.
Mon fanzine est assez éclectique, lui aussi ! Je traite chaque fois un sujet anodin (AliExpress, les films adaptés de Brett Easton Ellis, le confort domestique, les tags à Berlin, Top Chef…) avec un regard que j’espère critique, sensible et drôle, en profitant au maximum de la liberté offerte par le papier.
Tu as aussi un rapport particulier avec les vieux appareils numériques considérés comme obsolètes, peux-tu nous en dire plus ?
J’adore les ordinateurs, mais depuis longtemps ma préférence va aux outils monotâches et autonomes, qu’il faut apprivoiser et qui contraignent la pratique — comme une machine à écrire ou un lecteur MiniDisc. Il faut souvent les réparer et les modifier pour s’en servir aujourd’hui parce qu’ils ne sont plus adaptés à un monde où tout doit être connecté. Ce “retrofitting” permet d’amener des objets obsolètes vers le présent pour créer des outils originaux et personnels, qui conservent les affordances anciennes mais peuvent s’insérer dans le contexte actuel.
Penses-tu qu’il soit possible d’utiliser des appareils “retrofittés” comme dispositifs de médiation dans les musées ?
Oui ! Je pense que la matérialité de leurs interfaces s’y prêterait particulièrement. Le plaisir d’appuyer sur un gros bouton ou de tourner un potentiomètre est universel. Je pense surtout qu’ils y seraient plus à leur place que les bornes à écran tactile qui fleurissent partout. La promesse de l’écran tactile c’est l’interactivité, mais on sous-estime l’expertise et le budget nécessaires pour développer de bonnes interfaces numériques. Pire, alors que la scénographie des musées apporte une grande attention à l’éclairage, la luminosité d’un écran attire le regard, au lieu de le guider vers ce qui est exposé.
A ce sujet, aurais-tu des idées à proposer ?
J’ai plein d’idées ! Des téléphones et postes de radios vintage utilisés comme audioguides situés, des minitels comme bornes d’information, de vieilles liseuses pour découvrir le catalogue pendant qu’on visite, de petites visionneuses 3D type Viewmaster pour s’approcher des œuvres trop fragiles, des appareils photos instantanés pour que chacun puisse documenter sa visite et en rapporter quelque chose, une machine à écrire pour livre d’or…
Globalement je pense qu’on ajouterait quelque chose à l’expérience des visiteurs et visiteuses en leur proposant de la matérialité, au lieu de tout réduire à une expérience médiée par un écran.
🞓
La question ❓️
En commentaire, vous pouvez si vous le souhaitez préciser votre réponse.
🞓
Lu, vu, entendu ⚡
Vous les avez peut-être ratées, muzeodrome a compilé ces informations et ressources pour vous :
Un conservatoire de l’informatique | “La collection ACONIT [Association pour un conservatoire de l’informatique et de la télématique] regroupe aujourd’hui quelques 2200 machines, ordinateurs et périphériques, rangés dans une ancienne imprimerie au cœur de Grenoble…” - Des machines qui “retracent l’histoire de l’Informatique depuis ses balbutiements jusqu’à nos jours“. La collection ACONIT est ouverte sur rendez-vous et pendant certains événements (Nuit des musées, JEP). Le vidéaste Monsieur Bidouille en propose une visite vidéo de 43 minutes - vidéo titrée : “L’époque où la France était au TOP de l’informatique” !
Secrets d’archi | Alors que le Centre Pompidou (Paris) a fermé ses portes pour rouvrir tout rénové en 2030. Une série d’articles dans son magazine Web revient sur les spécificités de son architecture remarquable : sa “Piazza”, ses tuyaux, sa chenille…
Avec les bras et les mains | Présentée à Tokyo jusqu’à mi-octobre 2025 et inspirée par un programme éducatif de la NHK, l’exposition Design Ah ! Neo invitait ses visiteurs à explorer le design derrière leurs actions quotidiennes. Dans celle-ci, figurait une sorte de karaoké gestuel - un dispositif “brillamment simple” comme l’indique Ben Templeton dans de son infolettre.
Offres numériques | “Du numérique immersif à l’intelligence artificielle, ces dispositifs cristallisent l’ambivalence du discours de l’innovation” - Le laboratoire d’idées de l’Observatoire des patrimoines de l’Université de la Sorbonne (OPUS) s’est associé avec {CORRESPONDANCES DIGITALES] pour consacrer son étude inaugurale au développement des offres numériques dans les musées. Dans un prochain numéro de l’infolettre, je reviendrais sur un ou plusieurs points de celle-ci.
Déboussolements volontaires | Le 13 janvier 2026, j’aurai le plaisir de co-animer pour la quatrième fois la première formation de l’année proposée par l’OCIM (office de coopération et d’information muséales). Organisée en partenariat avec salon Museum Connections (Paris) et intitulée “Immersion et musées : nouvelles médiations, expérimentations et déboussolements volontaires”, cette formation-action (workshop) d’une journée permet aux participant·e·s d’expérimenter et réfléchir sur les dispositifs immersifs directement dans le salon.
Inspirothèque | Limites Numériques vient d’ouvrir son Inspirothèque. “Une ressource en ligne d’inspirations pour penser et concevoir un numérique plus écologique”. Pour son lancement, l’Inspirothèque contient déjà 100 inspirations classées sous 24 leviers (Via le n°20 de l’infolettre de Limites Numériques).
Au travail ? | Les intelligences artificielles sont-elles en train de transformer notre rapport au travail ? Apolline Guillot, rédactrice en chef de Philonomist, en parle dans l’épisode SE04-E23 du podcast Trench Tech : paradoxe de l’effort, honte prométhéenne, désubstantialisation de l’existence…
Une visite dans les Flops ?! | (rappel) la prochaine visite muzeodrome se déroulera dans l’exposition Flops ?! au MuAM (musée des Arts et Métiers, Paris) un vendredi soir de décembre 2025 ou janvier 2026. A vous de choisir la date (vous avez jusqu’au 17 décembre 2025).
🞓
Du côté des archives 🗄️
Depuis son lancement, l’infolettre muzeodrome a publié un grand nombre de notules (probablement plus de 300). Je vous propose d’en (re)lire deux :
Un court message envoyé vers un Orbitel 901 - Le premier SMS “commercial” officiel a été envoyé le 3 décembre 1992 (muzeodrome n°120, décembre 2022).
Avez-vous rêvé d’audioguides ? - En 2002, Guillaume Ducongé fonde une société spécialisée dans les dispositifs de visite mobiles Audiovisit. Entretien. (muzeodrome n°128, juin 2023)
🞓
C’est presque la fin de ce numéro 158.
Avant de partir, n’oubliez pas de donner votre avis ou de partager cette publication.
A tout soudain ici ou ailleurs,
o m e r
Je suis Omer Pesquer → je conseille les organisations culturelles dans leurs extensions numériques en lien avec leurs publics. Face aux enjeux actuels, j’explore et sollicite d’«autres numériques» - des numériques fertiles, conviviaux, frugaux, robustes, souvent simples et parfois sauvages.
muzeodrome est un projet indépendant, le soutenir → c’est s’engager pour qu’il dure.
P.S.: Merci à Michel Kouklia, mon partenaire dans KMnOP, pour la relecture de ce numéro.



En réponse à la question sur les appareils rétrofitted je ne crois pas que les musées québécois aient les moyens de développer ce genre de projet. Je pense que les interactions simples (bornes d'écoute localisées ou dispositif interactif mécanique) sont toujours de mise et plus intéressants que des écrans. Ils demandent cependant beaucoup d'entretien et de réparations que peu de musées peuvent réaliser à l'interne. Je suis muséologue retraitée!