La reproductibilité technique de David

Muzeodrome #73

Salut à tou·te·s,

Bienvenue dans Muzeodrome, l’infolettre inspirante qui vous plonge dans la créativité des musées et des espaces d’expositions.

Cette semaine, je vous propose un numéro spécial consacré à un chef-d'œuvre de la sculpture de la Renaissance et à ses doubles.


👀 Illustration : Ada Hop (d’après une photo de la “Grande testone” d’Andrea Salvatori)


1) Une réplique parfaite

Il porta la main à sa gibecière, y prit une pierre et la lança avec sa fronde. Il frappa le Philistin au front et la pierre s'y enfonça. Le Philistin tomba le visage contre terre. Ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le frappa et le mit à mort sans avoir d'épée à la main.” (La Bible - Premier Livre de Samuel, chapitre 17 - extrait)

La victoire de David contre Goliath a été possible grâce à une technologie : la fronde.

De 1501 à 1504, Michel-Ange a réalisé son David en travaillant avec force et habileté un énorme bloc de plusieurs tonnes de marbre blanc de Carrare. Dans la réussite artistique de ce chef-d'œuvre, il est probable que les technologies et les processus mobilisés par l’artiste aient eu une importance non négligeable.

Ce que David a fait avec sa fronde, moi Michel-Ange je le fais avec mon outil.

Un peu plus de 500 ans plus tard, l’Italie va présenter une reproduction à l’identique de la sculpture de Michel-Ange à l’Exposition universelle de Dubaï (exposition qui se déroulera du 1er octobre 2021 au 31 mars 2022).

“Dans le contexte actuel d'urgence sanitaire mondiale, ce projet, qui vise à recréer un symbole iconique du triomphe du bien sur le mal, prend les contours d'une mission d'espoir et de résurgence, mettant sous les feux de la rampe internationale les nombreuses compétences et technologies mises en œuvre”. (Site officiel du projet)

Ce projet majeur, que l’on peut suivre depuis octobre 2020 dans un site officiel, est découpé en cinq phases : la numérisation, la reproduction physique, les finitions, le montage et l’exposition.

  1. La numérisation - “La réplique du chef-d'œuvre de Michel-Ange doit surmonter d'importantes difficultés logistiques et opérationnelles, telles que celles découlant de la taille de l'œuvre et de la nécessité de la reproduire en 3D. Afin de réaliser une reproduction numérique super détaillée, des instruments et des méthodes propres au monde de l'industrie ont été utilisés grâce à l'implication de Hexagon, qui collaborera avec le groupe d'ingénieurs en géomatique - comme on appelle désormais les experts en mesure et en numérisation - de l'Université de Florence.” (Source : site officiel). L’étape de numérisation aboutissant à un double numérique tridimensionnel de la sculpture.

  2. La reproduction physique - De grosses imprimantes 3D ont permis de reproduire l’imposante sculpture de 5,20 m de hauteur, en fragmentant celle-ci en un minimum d’élément - La réplique terminée “pèse 550 kg en incluant sa base, soit environ dix fois moins que l'original” (Source : AFP - Orange Info).

  3. Les finitions - “Pendant deux mois, Nicola Salvioli, expert italien dans le domaine de la restauration de grandes sculptures, a travaillé avec son équipe pour envelopper le moulage dans un mélange de résine et de poudre de marbre de Carrare afin de doter la sculpture d'une "peau" qui permet de recréer la magie de l'implication émotionnelle…” (Source : site officiel).

Les deux prochaines étapes, le montage et l’exposition, sont encore à venir au moment où j’écris ces lignes (la réplique devrait arriver à Dubaï à la fin du mois d’avril 2021)…

Note : Cette idée de réplique utilisant des technologies numériques ne vient pas non plus de nulle part. Des projets antérieurs ont ouvert le chemin vers celle-ci (voir les notules 2 et 3 ci-dessous).


2) Un scan historique

Peu de projets en réalité virtuelle s'étendent sur des décennies. Les images de synthèse vieillissent si vite que la "pointe" s'émousse en très peu de temps. Il était donc remarquable que l'expérience VR “DAVID”, qui permet à un spectateur de se promener autour de la statue du David du Michel-Ange de 5 mètres de haut à l'aide d'un échafaudage virtuel, soit construite sur des données qui proviennent des années 1990!
Mike Seymour - fxguide.com

Cette expérience de pouvoir se mouvoir en réalité virtuelle autour d’une modélisation fidèle du David de Michel-Ange a marqué les visiteurs du SIGGRAPH 2017. Mike Seymour, spécialiste de longue date des effets visuels, est revenu en septembre 2017 dans un article très détaillé pour fxguide.com sur la réalisation de ce projet et sur l’origine des données utilisées par celui-ci.

“En 1998, le Dr Marc Levoy a dirigé une équipe de l'université de Stanford pour scanner le David de Michel-Ange à Florence. Au fil des ans, cet ensemble de données a été utilisé dans de nombreux articles techniques, mais comme il totalise plus d'un milliard de polygones, il n'a jamais pu être visualisé en temps réel.”
Mike Seymour - fxguide.com

Le milliard de polygones numérisé par Marc Levoy et son équipe pendant 4 semaines n’a pu être pleinement exploité qu’en 2017.

“Il y avait 7 000 images en couleur (1520 x 1144 pixels), pour un total de 32 gigaoctets de données, ce qui, en 1998, était d'une ampleur presque incompréhensible. Dans les années 90, aucun ordinateur ne pouvait contenir en mémoire l'ensemble des données non comprimées.”
Mike Seymour - fxguide.com

Pour le SIGGRAPH 2017, une équipe de la société Epic Games dirigée par le Lead Technical Animator Chris Evans a travaillé sur les données numérisées en 1998 pour produire une restitution avec une forte dimension immersive.

“Pendant six mois, et avec l'aide d'Adam Skutt, un artiste de personnages chez Epic, nous avons intégré le jeu de données à une représentation dans le moteur, au quart de millimètre près ! J'ai modélisé l'intérieur de la Tribune de la Galleria della Accademia de Florence, où se trouve le David, et créé le niveau permettant aux gens de monter et descendre d'un échafaudage tout en marchant autour de la statue.”
Chris Evans - dans les pages du site unrealengine.com

Revenons en 1998 avec une anecdote de taille autour du portique utilisé pour scanner l’œuvre monumentale de Michel-Ange :

"Nous avons conçu notre portique en fonction de la hauteur indiquée dans l'étude en 5 volumes de Charles De Tolnay sur Michel-Ange. Cette hauteur était reprise dans tous les autres livres que nous avons consultés, nous avons donc supposé qu'elle était correcte. C'était faux. Le David ne mesure pas 434 cm sans son piédestal ; il mesure 517 cm, soit une erreur de près d'un mètre !" Marc Levoy

Trois leçons à tirer de cet exemple :

  1. Quand on numérise, il est souhaitable de numériser avec la meilleure qualité possible.

  2. Les institutions patrimoniales disposent probablement de numérisations 3D inexploitées. Elles devraient les mettre à disposition pour qu’il soit possible de créer à nouveau à partir de celles-ci.

  3. Il est crucial de consulter plusieurs sources primaires. A l’heure où j’écris ces lignes, Wikipédia FR indique toujours que le David de Michel-Ange mesure 4,34 mètres de hauteur.


3) Avec la tête de David

Avec sa grosse moustache, Andrea Salvatori ne passe pas inaperçu. Ce sculpteur, céramiste et plasticien aborde l’art avec un certain sens des formes et du détournement.

👉 http://salvatoriandrea.it/

En 2018, le facétieux artiste italien présentait sa “Grande testone“ (Grande Tête), la tête du David de Michel-Ange renversée sur le sol. Avec ce geste artistique, il établissait simplement un lien entre l'art contemporain et le patrimoine culturel de la renaissance.

Pour réaliser cette énorme tête, l’artiste a utilisé les technologies de son époque. Il a collaboré avec WASP, une société qui crée des processus de production innovants pour la céramique basés sur la numérisation, la modélisation et l'impression 3D.

L'impression 3D d'argile ou d'autres matériaux fluides denses est désormais un sujet de recherche d'intérêt international dans le monde de la fabrication additive.“ stampa3dstore.com

Note : deux ans auparavant, en 2016, Andrea Salvatori utilisait la tête du David de Michel-Ange dans une autre oeuvre : “Testone” - cette fois, la tête était couchée et à l’intérieur de celle-ci se trouvait une surprise


4) Dans un musée du monde

Initialement placé devant le Palazzo Vecchio pour symboliser la détermination d'une jeune république face au tyran, l'original est, depuis 1873, exposé dans la Galleria dell'Accademia de Florence. Le David que l'on peut voir devant la façade du Palazzo Vecchio est une réplique installée en 1910.” (Wikipédia FR)

Le David “original” de Michel-Ange est exposé dans la Galleria dell'Accademia de Florence, et il ne devrait pas en bouger. D’autant plus que la statue originale s’est probablement fragilisée avec le temps (en 2014, plusieurs articles indiquaient la présence d’une “série de micro-fractures dans la partie inférieure des deux jambes”).

Plutôt la réplique que la relique” Jean Clair (l’Hiver de la culture)

Supposons un instant, qu’un riche philanthrope décide d’offrir à chaque musée du monde une réplique du chef-d'œuvre de la sculpture de la Renaissance (voir notule 1). Ce philanthrope devrait alors lancer la fabrication de combien d’exemplaires pour répondre à son objectif ? Ceci revient à se poser la question de combien de musées existent dans le monde…

La 18e édition de Museums of the World (2011) indiquait que le monde contenait plus 55·000 musées repartis dans 202 pays. Un chiffre que l’on lit encore souvent. Une étude publiée en avril 2021 par l’Unesco réévalue celui-ci pour indiquer qu’il y aurait environ 104·000 musées dans le monde.

Selon cette étude le nombre de musée serait de 3·195 en Italie - de 4·811 en France - de 5·415 dans la Fédération de Russie - de 5·535 en Chine - de 5·738 au Japon - et de 33·082 aux États-Unis d’Amérique. L’étude souligne aussi les très fortes “inégalités entre États, pour ce qui concerne la densité du réseau muséal”, en précisant que “la densité du réseau muséal varie du simple au centuple.

Pour plus de détails, consultez l’annexe 3 du “Rapport UNESCO d’avril 2021 sur les musées dans le monde face à la pandémie de COVID-19”.

/Via François Mairesse (dans LinkedIn)

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A tout soudain,

Omer Pesquer { https://omer.mobi/ }

Ps : Merci à @dr_kouk pour sa relecture de ce numéro et des précédents.