Où les manchots s'amusent

Muzeodrome #30

Salut à tou·te·s,

Bienvenue dans Muzeodrome, l’infolettre inspirante qui vous plonge dans la créativité des musées et des espaces d’expositions.

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En ces temps [toujours] étranges et incertains, voici cinq choses qui valent la peine d'être partagées avec vous cette semaine :

1) Bonjour Manchots 🐧🐧🐧

Le plus important, ce sont des histoires simples avec une idée claireOtmar Gutmann

Créée par Otmar Gutmann et diffusée à partir de 1990, Pingu est une série télévisée d'animation en volume destinée au jeune public. Son personnage principal est un sympathique jeune manchot anthropomorphe (et pas un pingouin comme on pourrait le croire, voir ci-dessous). Dans un épisode, Pingu se rend dans un "musée" (saison 3, épisode 2 - 1995). De la fiction à la réalité, il n'y a que quelques années.

Le 15 mars 2020, le Shedd Aquarium de Chicago (USA) indiquait dans un tweet : “Certains de nos manchots sont partis en excursion pour rencontrer d'autres animaux du Shedd”. La séquence vidéo de moins de 30 secondes montrant le manchot Wellington est devenu virale. Le lendemain, les manchots Edward et Annie ont exploré à leur tour les couloirs de l'aquarium avec encore plus de succès...  Le 14 mai 2020, le Kansas City Zoo (USA) publiait une vidéo avec pour légende “Même si nous avons été fermés, nous avons continué à prendre soin de nos animaux, notamment en leur proposant des expériences enrichissantes pour stimuler leur esprit. Nos amis du Musée d'art Nelson-Atkins ont invité nos Manchots de Humboldt pour une matinée d'art et de culture”. Après cette visite singulière, le directeur du musée a plaisanté en indiquant que les manchots avaient mieux réagi aux œuvres du Caravage que de Monet ! Un article de Harry Bellet dans Le Monde détaille la visite des trois sphénisciformes et montre aussi comment cet événement réalisé avec les moyens du bord a aidé le musée dans son financement, alors qu'il est toujours fermé suite à la crise sanitaire.   

Face à ces succès, Google Arts & Culture a réagi le 20 mai 2020 en publiant trois vidéos où un manchot en 3D effectue seul des visites virtuelles de musées. Ici tout semble trop décalé pour bien fonctionner, à commencer par le déplacement du pingouin. 

Note : “Dans le langage courant, le mot « pingouin » désigne souvent des manchots de manière abusive”. Les manchots ne volent pas, contrairement aux pingouins. La confusion est facile car un "penguin" en anglais ou un "pinguine" en allemand est bien un "manchot" en français.

/Merci à @ElisaGravil

2) Plus de 50 ➕➕

En juillet 2012, je réagissais à un article du site Inria.fr qui titrait “Les musées, à l’aube d’une révolution numérique ?” en proposant un ensemble de repères sur l'arrivée du numérique dans les institutions muséales françaises.

Depuis plusieurs années, j'effectue des recherches sur l'histoire du numérique au musée. Ma dernière trouvaille est une page datant de plus de 50 ans annonçant une conférence trois jours consacrée aux ordinateurs et leurs applications potentielles dans les musées. Cette conférence, qui s'est déroulée au Metropolitan Museum of Art de New-York en avril 1968, était le premier événement majeur organisé par le Museum Computer Network (fondé en 1967). Cet événement avait bénéficié d'une subvention d'I.B.M. (International Business Machines Corporation) qui y effectua des démonstrations (en autres sur des technologies utilisant les microfilms et microfiches). 

Le défi et les possibilités presque illimitées des applications informatiques suscitent un intérêt croissant chez les conservateurs et les administrateurs de musées”. - Extrait du communiqué du MET - février 1968

Cette conférence poursuivait une dynamique enclenchée les mois précédents :

  • L'Expo’67 s'était déroulée du 28 avril au 29 octobre 1967 à Montréal (pour le centenaire du Canada). Lors de cette exposition universelle, sur le thème de la “Terre des Hommes”, I.B.M. avait effectué une démonstration marquante de ses technologies.

  • Le fameux séminaire “Exploration des méthodes, moyens et valeurs de la communication avec le public par le musée” animé par Marshall McLuhan, Harley Parker et Jacques Barzun avait eu lieu les 9 et 10 octobre 1967 au Musée de la Ville de New York. Séminaire dont les interventions ont été traduites en français dans l'ouvrage “Le musée non linéaire” publié par les éditions Aléas en 2008 (traduction, introduction et notes par Bernard Deloche et François Mairesse). 

Les relations entre le numérique et les musées datent de plus de 50 ans. Comme le rappelle chaque jour le bot Twitter "#musetech job".

3) Les bots-musées ! 🤖🤖🤖

Certains publient des GIF Animés, d'autres des fragments de textes, voir des injonctions. On peut classifier les milliers de bots Twitter dans différentes catégories. La catégorie qui m'intéresse aujourd'hui est celle qui diffuse aléatoirement des images de catalogues de musées. Ces “bots-musées” proposent une expérience utilisateur alternative tout en orientant les internautes vers la source originale du contenu présenté (comme l'indique L. Kelly Fitzpatrick). Au temps des réseaux socionumériques, avec ces bots, des images d'art surgissent au hasard des flux et offrent une nouvelle forme de sérendipité.

Je suis un bot qui tweet quatre fois par jour une image aléatoire haute résolution en libre accès provenant du Metropolitan Museum of Art”. @museumbot

L'historique @museumbot, conçu par l'artiste Internet Darius Kazemi (alias @tinysubversions), était en activité de mai 2014 à aout 2017. @museumbot n'est pas le seul bot mis en place par Darius Kazemi, il en a créé plus de 70 autres dont beaucoup sont encore actifs.

Les développements des bots-musées sont très rarement initiés par des musées, même s’ils s’appuient sur les multiples usages ouverts par l’Open Access aux collections. Leur concepteurs/trices en créent souvent plusieurs - à l'exception peut-être de @sovietartbot codé par Vicki Boyki, un des plus suivis avec plus 11 000 abonnés. Deux individus sont particulièrement actifs sur la scène des “bots-musées” :

  • John Emerson (alias @backspace) en a conçu une quinzaine dont le @MoMARobot - Dans son site web, il présente la liste de ses réalisations ; une de ses dernières le @ParisMuseesBot.

  • Andrei Taraschuk (alias @andreitr) a conçu plus de 400 "Art Bots" dont 54 "Museum Bots". Il est intéressant de noter que certains des bots qu'il a créés s'appliquent à diffuser seulement une partie des collections d'un musée - deux exemples : @slam_asian et @met_modernart.

Si le public de ces bots reste limité, il y a ici une idée intéressante qui mériterait d'être développée (peut-être hors de Twitter).

4) Presque 50 ➕➖

En fermant l'accès aux bâtiments, la crise sanitaire a mis en lumière le travail des équipes web des musées qui travaillent tout au long de l'année à rendre les collections accessibles”. Sébastien Magro

Sébastien Magro, maintenant journaliste, a travaillé pendant plus de sept ans au Musée du Quai Branly. Depuis notre intervention commune, en septembre 2011, sur “le Web Participatif pour la culture”, nous poursuivons régulièrement notre collaboration. Ainsi, nous avons été pendant plusieurs années, deux des principaux animateurs de la communauté MuzeoNum. Fin 2015, notre article commun présentant une archéologie des premiers sites web de musées en France a été publié dans le numéro 4 de la revue “Nichons-nous dans l’internet” (article paru sous le titre “Les musées à la pointe des NTIC”).

Le 19 mai 2020, Sébastien Magro a publié dans le site Digital Society Forum (édité par Orange), un article où il revient sur l'histoire du numérique dans les institutions muséales françaises pour mettre en perspective leur créativité pendant le confinement. Étant une des trois personnes interviewées, je recommande d'autant plus la lecture de cet article (qui présente rapidement mon premier développement multimédia pour un musée en 1995).

Si les musées sont aujourd’hui en mesure de diffuser leurs catalogues d’œuvres numérisées, c’est parce qu’ils ne s’y sont pas mis hier : en France, l’histoire commence il y a près de 50 ans…” Sébastien Magro

L'histoire évoquée dans cet article reste maintenant à déployer. J'appelle de mes vœux un ouvrage sur le sujet, faisant appel aux témoignages de celles et ceux qui en ont été les acteurs, tant internes qu'externes aux institutions. Car par leurs connaissances et leurs énergies, les prestataires (publics ou privés) ont donné aux institutions muséales les capacités de mettre en place leurs projets numériques depuis près de 50 ans.

Note : Sébastien Magro a complété son article par des informations complémentaires dans un thread Twitter.

5) Ouvrir pour innover 🤔👐💡

"Penser Demain - L’Open Innovation dans les Musées & Institutions Culturelles" est un livre blanc de 24 interviews conçu par les étudiant-e-s du MBA en management culturel de l’ICART. Cet ouvrage de 200 pages a été supervisé par leur enseignante Elisabeth Gravil, dirigeante de Museovation (structure qui a pour objet l’accompagnement stratégique des musées dans leur transformation numérique globale). Grâce à son cours, les étudiant-e-s ont renforcé leur formation durant le confinement : maîtrise des API sous l’impulsion d’Isabelle Réusa ou de l’écriture collaborative sur Wikipedia grâce à Lucas Lévêque (aka Lyokoï)… J'ai demandé à Elisabeth Gravil ce qu'était l'"innovation ouverte" et son apport aux musées :

Il s’agit de favoriser les conditions à l’intérieur d’une structure pour créer de nouvelles sources de valeur (pas uniquement économique, H. Chesbrough, le penseur de cette théorie, s’intéresse aussi à la valeur sociale) et d’en partager le fruit dans les meilleures conditions possibles pour les partenaires impliqués. Pour les musées, j’y vois quatre apports majeurs :

  • Appréhender de manière exhaustive, sans trop d’appréhension, en « test and learn » , des collaborations parfois très éloignées de leur univers habituel (“sortir de sa zone de confort”).

  • Ce faisant, permettre des choix plus éclairés et plus en phase avec la mission et les moyens de chaque institution. (Exemples : mieux connaître les grands acteurs de l’Open Data ou les outils d’Europeana Pro mentionnés par Douglas McCarthy).

  • Ce qui conduit à se questionner sur la négociation des actifs des musées dans un principe gagnant-gagnant, pratique quasi absente, alors qu’il s’agit d’une question cruciale par ces temps de disette budgétaire.

  • Enfin, l’Open Innovation permet de se frotter à des pratiques nouvelles, qui font évoluer les structures internes et favorisent la formation des équipes aux nouvelles technologies par un effet d’osmose, ce qui les rend plus agiles et polyvalentes pour des temps incertains (cf les interviews de Sophie Bertrand de la BNF ou de Valérie Senghor du CMN).

Les pratiques de L’Open Innovation permettent d’activer l’intelligence collaborative et d’en tirer profit à tous les niveaux : stratégiques, économiques et humains. Le partage des informations est en revanche une étape cruciale pour rebondir sur les échecs de manière positive, afin d’aboutir ensembles à de nouveaux modèles de développement [...]

Il existe de multiples chemins vers l’Open Innovation mais quand on y a goûté, on fait rarement machine arrière !

Note : En plus de ces nombreux tweets quotidiens, Elisabeth Gravil publie régulièrement dans son blog Medium. Actuellement, elle travaille sur une série d'articles intitulée “Quand la Chine s’éveillera”...

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A tout soudain pour un prochain numéro,

Omer Pesquer { https://omer.mobi/ }

Ps1 : Hahstag (France Culture) a consacré son émission du 22 mai 2020 à la réouverture des musées en France - Personnes interviewées par le journaliste Yvan Plantey dans la version augmentée de l'émission : Grégory Pecastaing (Musée du Vin et du Négoce de Bordeaux), Cédric Lesec (Musée des Confluences), Serge Chaumier (Université d'Artois), Céline Chanas (Musée de Bretagne + FEMS) , Guillaume Ducongé (Audiovisit) et votre serviteur. Bonne lecture / Bonne écoute...

Ps2 : Le titre de ce numéro fait référence à une chanson de Michel Berger : “Je m'en irai dormir dans le paradis blanc / Où les manchots s'amusent dès le soleil levant / Et jouent en nous montrant / Ce que c'est d'être vivant”.

Ps3 : Merci à Michel Kouklia (alias @dr_kouk) pour sa relecture de ce numéro (et des précédents).