Rendez-vous à la sortie

Muzeodrome #63

Salut à tou·te·s,

Bienvenue dans Muzeodrome, l’infolettre inspirante qui vous plonge dans la créativité des musées et des espaces d’expositions.

En ces temps étranges et incertains, voici trois choses qui valent la peine d'être partagées avec vous cette semaine :


L'invasion des enfants dans un musée - Scène issue d'un film publicitaire d'Orange redessinée par Ada Hop

1) Lâchez les jeunes ! 🎬

“Découvrez à quel point tout devient possible grâce à la 5G lors d'une sortie de classe au musée... un peu particulière. #Hello5G” Orange Luxembourg - 2 février 2021

Avant de lire la suite, je vous invite tout d’abord à visionner cette vidéo publicitaire d’Orange. Ce film, qui se veut jouissif et même “un poil punk”, fait la promotion de la 5G comme “catalyseur d'innovations pour développer les services de demain. D’une durée d’une minute et 18 secondes (en version longue), le film présente un groupe d’enfant qui débarque dans un musée non surveillé. Une fois les portes du lieu ouvertes, les garçons et filles courent, dansent et sautent dans tous les sens. Ils et elles touchent les œuvres et les déplacent même… Bref, un véritable cauchemar pour les personnels et directeurs/trices de musées. À la fin du film, une jeune fille fait chuter un vase Ming dans sa course. Le vase tombe, mais au lieu de se casser, il se téléporte dans une tablette numérique réceptionnée par une maitresse d’école. Maitresse qui manipule ensuite le vase dans une application 3D en touchant l’écran pour le montrer aux biens sages enfants de sa classe. Dans le générique de fin, associé au message clé le plus innovant avec la 5G c’est ce que nous en ferons” est affichée une liste de verbes, parmi ceux-ci “Réduire”. Verbe qui pose question : est-ce que l’on assiste ici à une réduction de la culture par le numérique ?

Le tournage de ce film publicitaire, réalisé par Reynald Gresset, n’a pas été effectué en France mais à Budapest en Hongrie - probablement dans les murs du Szépművészeti Múzeum (Musée des beaux-arts de la ville). Le musée est ici montré comme un lieu ancien que les enfants viennent bousculer (La Joconde qui est évidement de la fête se retrouve la tête en bas à la fin de la rapide et furieuse invasion des enfants). Bizarrement, l’application numérique propulsée par la 5G semble statique par rapport aux dispositifs de médiation qui sont actuellement présentés dans les salles des musées (voir ce dispositif du Szépművészeti Múzeum).

Notes complémentaires sur le film : L’assaut du musée montre certaines similitudes avec celui du Capitole, le 6 janvier 2021. L’enfant avec la coiffe de Samouraï fait ainsi étrangement penser à « QAnon Shaman » // Dans le monde du film, personne ne porte de masque, alors que depuis le 2 novembre 2020 en France, même les élèves des écoles élémentaires doivent en porter un à l'école.

2) INV779

Quel drôle de titre pour une notule !

Dans la base Atlas des cartels du Musée du Louvre, INV. 779 est le numéro d’inventaire du “Portrait de Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo, dite Monna Lisa, la Gioconda ou la Joconde”. Un numéro d’inventaire qui s’affiche aux yeux de toutes et tous au travers de la nouvelle gamme de vêtements #UniqloXLouvre.

Il y a beaucoup à dire sur cette opération entre le Musée du Louvre et la marque Uniqlo. Au delà de la stratégie de cobranding affirmée, trois points ont particulièrement retenus mon attention :

  1. Quel message envoie l’association entre le plus connu des musées au monde et l’une des plus grosses sociétés de prêt-à-porter, alors que la mode demeure “lune des industries les plus polluantes” et que la sphère muséale pense de plus en plus son éco-responsabilité ?

  2. Cette collection est genrée : “numéros d’inventaires” pour la ligne masculine, “représentation de la femme dans l’histoire de l’art” pour la ligne féminine. Pourquoi ce choix ?

  3. La ligne masculine a été conçu par Peter Saville, un des plus grands concepteurs graphiques anglais qui s’est fait connaitre par ses pochettes de disque pour le label Factory Records (dés la création de celui-ci en 1978).

Touche à tout, Peter Saville a travaillé ces dernières années avec des groupes de luxe ou même en 2019 pour les Pornhub Awards (avec un trophée orange vif basé sur la forme des hormones sexuelles). Son travail le plus célèbre demeure le design graphique d’“Unknown Pleasures” (Factory Records, 1979), la pochette du premier album du groupe de rock britannique Joy Division. Interviewé en 2012, Peter Saville a raconté l'origine de l’image culte figurant sur la pochette : une image intilulée “100 consecutive pulses from the pulsar CP 1919” trouvée par un membre du groupe dans l'édition 1977 de la “Cambridge Encyclopaedia of Science”.

Pour la collection #UniqloXLouvre, la création graphique de Peter Saville la plus mise en avant utilise la Joconde. Dans celle-ci, chaque partie du tableau est fixée dans une petite boite colorée (il reprend ici une des images montrant comment le nombre d’or - avec la Suite de Fibonacci - soutient la construction du tableau de Léonard de Vinci). Alors que la Joconde d’Uniqlo est enfermée dans des boites colorées, les ondes en blanc sur noir de la pochette “Unknown Pleasures” ouvraient vers nouveaux espaces. J’y vois comme un signe, que j’espère prémonitoire, celui l’ouverture des contenus (Open Content) du Musée du Louvre pour que d’autres s’approprient les images des œuvres et puissent développer de nouvelles créations à partir de celles-ci.

Note : En 2015, pour le magazine Scientific American, la journaliste Jen Christiansen avait mené une fascinante enquête. Elle était partie à la recherche de la personne qui était à l’origine des “100 consecutive pulses from the pulsar CP 1919”, image présentant les ondes du premier pulsar découvert dans l’espace - et elle a finit par la trouver ! Le schéma d’origine en noir sur fond blanc, obtenu à l’aide un programme informatique, provenait d’une thèse de doctorat, celle d’Harold D. Craft Jr. datant de 1970.

3) Circulez, il y a à voir !

Alors qu'en France, les musées sont fermés depuis le 30 octobre 2020, de nombreux appels, tribunes, pétitions ont été lancé ses derniers jours pour leurs réouvertures. Je trouve, pour ma part, que le risque n’est pas minime d’ouvrir dans les prochains jours plus de lieux (au moment où j’écris ces lignes le taux de reproduction de le/la Covid-19 en France reste toujours supérieur à 1).

Pourquoi maintenir les musées fermés si l’on n’y mange pas, n’y boit pas, n’y fume pas, n’y touche rien, si l’on y parle peu et si l’on s’y croise à peine ?” 
(Pétition “L'art est contagieux, rouvrons les musées !”).

Les réouvertures seraient associées à des conditions de sécurité renforcées qui amplifieraient les interdictions et limiteraient les “interactions humaines”.

“Il semble acquis, pour le Ministère de la Culture, pour les scientifiques comme pour nos visiteurs, que les centres d’art, collectifs d’artistes, FRAC, fondations et musées que nous représentons sont des établissements recevant du public « circulant », dans lesquels les risques de contamination sont les moins avérés.
(Pétition “Levée du confinement des centres d’art, frac et musées”).

Au fil des jours, un argument pour la réouverture a envahi les esprits : celui de la circulation des visiteurs dans les musées. Les musées deviennent alors des établissements recevant du public circulant, voir même en “ERP circulant !

En cas de réouverture, pour accélérer cette circulation et réduire le probabilité de contamination, j’ai la solution ! Celle de remettre sur la table la proposition des économistes Bruno S. Frey et Lasse Steiner : “Pay as you go: a new proposal for museum pricing” (2012) - soit payer à la sortie par rapport à son temps de visite.

Je trouve évidement cette idée absurde mais je souhaitais “pousser le bouchon” ;-)
Je sais aussi que ma position concernant les réouvertures est peu partagée. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. Comme vous toutes et tous, je souhaite que la crise sanitaire se termine au plus vite pour que nous nous retrouvions vivants dans les musées.

Note : j’ai rédigé cette notule avant la réunion de travail du 8 février 2021 entre la ministre de Culture et plusieurs directeurs/trices de musées, monuments et centre d’art.

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A tout soudain,

Omer Pesquer { https://omer.mobi/ }

Ps : Merci à @dr_kouk pour sa relecture de ce numéro et des précédents.