Un danger qui nous guette

Muzeodrome #51

Salut à tou·te·s,

Bienvenue dans Muzeodrome, l’infolettre inspirante qui vous plonge dans la créativité des musées et des espaces d’expositions.

En ces temps étranges et incertains, voici plusieurs choses qui valent la peine d'être partagées avec vous cette semaine :

1) La robe de la peste 👗🦠

Suite à sa profonde rénovation, le Rijksmuseum Boerhaave (Leyde), maison des trésors scientifiques et médicaux des Pays-Bas, recevait en 2019 le prix du musée européen de l'année (European Museum of the Year Award, EMYA). Les objectifs de la rénovation du musée étaient clairement de montrer de façon contemporaine sa collection mondialement connue et de souligner les qualités essentielles de la science : “curiosité, audace, créativité et persévérance”.

Son exposition temporaire "Contagious! / Besmet!" s'est ouverte le 16 janvier 2020 et doit se poursuivre jusqu'au 9 janvier 2022 - une “exposition sur les épidémies de maladies contagieuses et leurs effets dévastateurs sur la vie des personnes”.

Bien que cette exposition soit prévue depuis un certain temps, elle est devenue encore plus pertinente que nous ne l'aurions imaginé. Les flambées de maladies contagieuses ont toujours été et sont toujours un danger qui nous guette”.
Amito Haarhuis, le directeur du Rijksmuseum Boerhaave

Une des pièces maîtresses de l'exposition est sans nul doute “The Plague Dress” (La robe de la peste) de l'artiste Anna Dumitriu. Née en 1969, cette artiste britannique de renommée internationale “travaille avec le BioArt, la sculpture, l'installation et les médias numériques pour explorer nos relations avec les maladies infectieuses, la biologie synthétique et la robotique”.

"The Plague Dress" (2019) est une robe dans le style de 1665, fabriquée avec de la soie brute teinte à la main avec des écorces de noix (“en référence au célèbre herboriste de l'époque, Nicholas Culpeper, qui recommandait les noix comme traitement contre la peste...”). Sur la robe sont appliquées “des broderies originales du XVIIe siècle que l'artiste a imprégnées de l'ADN de la bactérie Yesinia pestis (Peste)”. La robe a ensuite été rembourrée de grappes de lavandes. “Historiquement, [les grappes de lavande] étaient portées sous le nez des personnes pendant la grande peste de Londres pour couvrir la puanteur de l'infection et prévenir la maladie, qui était censée être causée par le "mauvais air" ou les "miasmes".

Anna Dumitriu précise aussi les liens entre sa création et le Rijksmuseum Boerhaave :

“Un lieu parfait pour la robe car le musée est une ancienne "maison de la peste" qui abrite dans sa merveilleuse collection les microscopes de van Leeuwenhoek (grâce auxquels il a observé les premières bactéries).”

La magazine Neural, qui a été à la source de cette notule, conclut de son coté :

“Cette robe légère et élégante a aujourd'hui une aura sombre tangible, avec une tension critique avec le passé désactivé et horrible qui a maintenant été catapulté dans le présent.”

2) Du monde entier 🌐🧑🏽‍🤝‍🧑🏽⚕️

The Migration Museum (Londres, Grande-Bretagne) propose depuis le 5 octobre 2020, l'exposition multimédia en ligne “Heart of the Nation: Migration and the Making of the NHS”.

Le National Health Service (NHS) est le système de la santé publique du Royaume-Uni. L'exposition du Migration Museum met en lumière les histoires et les expériences des personnes qui sont venues en Grande-Bretagne pour travailler au sein du NHS au cours des 72 dernières années.

Le NHS ne serait pas devenu l'institution bien-aimée qu'il est aujourd'hui sans ses travailleurs internationaux. Mais leur rôle vital a été largement ignoré. Voici l'histoire du NHS. C'est l'histoire de la Grande-Bretagne..."
(extrait de la présentation de l'exposition)

Le site web de l'exposition, qui mobilise le format long (long-form content), met remarquablement en scène les différents documents d'archives de cette histoire au travers de 6 chapitres. Je vous recommande chaleureusement son exploration. Le site fait de plus appel aux témoignages pour compléter son contenu - les premiers sont déjà en ligne.

La commissaire de “Heart of the Nation” est Aditi Anand. Responsable des contenus créatifs du musée, celle-ci a rejoint le Migration Museum en 2015. Depuis, elle a été commissaire ou co-créatrice de ses expositions majeures (“Departures”, l'exposition immersive “Room to Breathe”, “No Turning Back”...). Aditi Anand a remporté cette année le prix "Radical Changemaker" lors des "Museums Change Lives Awards 2020" de la Museums Association. Museums Association dont la mission est d'“Inspirer les musées pour changer des vies”.

3) L’éthique numérique 🧠💚

Karl Pineau (@KarlPineau) est doctorant en info-com à l’UTCompiègne où il travaille sur la modélisation d’un cycle de vie des œuvres d’art. Il est également co-président de l’association “Les Designers Éthiques” dans laquelle il s’intéresse à l’éthique numérique - je l'ai interrogé sur ce sujet.

Designers Éthiques - c'est quoi ?

Designers Éthiques - designersethiques.org - est une association qui se définit comme une structure de recherche / action autour de la responsabilité dans la conception. Nous menons une activité de recherche en design (publication de méthodes, de veille, organisations de séminaires) sur les sujets de la responsabilité et de l’éthique, notamment numérique.

Nous organisons un évènement nommé “Ethics by design” pour explorer les enjeux des années à venir. L’édition 2020 a eu lieu fin septembre. Elle a réuni un millier de professionnels. Toutes les conférences sont accessibles librement en replay sur https://2020.ethicsbydesign.fr/replays .”

Quelles sont les approches de design éthique à mettre en place aujourd'hui dans les musées pour répondre aux enjeux actuels et à venir ?

“De part leur nature même, les musées sont des lieux et des institutions qui tendent vers les principes du design éthique : ouverture, éducation, accessibilité. On peut néanmoins identifier quelques sujets sur lesquels des réflexions semblent à amorcer.

L’un des sujets récurrents dans le monde des musées, mais qui rentre dans le vaste domaine du design éthique, est la question de l’ouverture des données & des contenus. Un service responsable est notamment un service transparent, qui ne crée pas de friction dans l’accès à l’information. Cela se traduit par une conception ouverte, on parle même d’open design.

L’autre sujet qui devient incontournable est évidemment celui de l’éco-conception. Ce débat me semble encore très peu présent dans le monde des musées, mais il va le devenir notamment parce que la loi AGEC de 2020 indique que les services publics « promeuvent le recours à des logiciels dont la conception permet de limiter la consommation énergétique associée à leur utilisation »*. Pour les musées, cela va donc poser des questions autour des sites web et des apps, qui sont très consommatrices d’images voire de vidéo, classiquement les formats les plus consommateurs de ressources.”

Note* : LOI n° 2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire - article 55

4) Comment on exposait avant ? 🕰️🖼️🕸️

Les expositions dans les espaces en ligne ne datent pas d'hier, ni même d'avant-hier, elle existent depuis très (très) longtemps....

En avril 2020, lors du lancement de son infolettre Papilotte (tinyletter.com/Papillote/), en collaboration avec poptronics.fr, Nicolas Frespech, artiste et enseignant, indiquait :

“Bonjour, dans le cadre de mon travail d'enseignement et d'exploration des "nouveaux" modes d'apprentissage (Ensba Lyon), je (Nicolas 🍓🍑) lance une liste de diffusion que je vais tester avec vous jusqu'à la fin de l'année.”

Il précisait ensuite pourquoi il avait donné ce nom à son infolettre :

“Inspirée de ces papillotes au chocolat où sont introduits des papiers qui citent un artiste, etc etc... Cela rejoint ma volonté de travailler sur le microlearning, des formes courtes pour apprendre ensemble, tout simplement !”

Dans le cadre de ses Papillotes, Nicolas Frespech a publié une série d'articles intitulée "Comment on exposait avant ?" - articles sur les expositions en ligne produites depuis le début des années 1990, principalement par des artistes.

“Les musées en dur sont fermés, les expos fleurissent en ligne, remettant en selle des débats qu’on croyait d’un autre âge sur l’intérêt des espaces virtuels vs réels. De l’art en ligne, il en existe depuis les débuts du réseau (et même avant), se souvient Nicolas Frespech dans cette «Papillote»” (présentations par Poptronics du premier article de la série publié le 6 avril 2020)

Nicolas Frespech est donc parti à la recherche des expositions "perdues" dans l’Internet. Chaque article de la série (1 - 2 - 3 - 4 ...) propose de très nombreux liens. La diversité de ces productions originales est épatante. Même si la plupart d'entre-elles ont aujourd'hui disparu de la toile mondiale - certaines ont survécu aux affres du temps, à l’obsolescence de certaines technologies et aux arrêts des serveurs.

Joyeuses découvertes...

5) Flashs et retours ⚡🌐

Vous les avez peut-être ratées, Muzeodrome a compilé ces informations pour vous :

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A tout soudain,

Omer Pesquer { https://omer.mobi/ }

Ps : Merci à @dr_kouk pour sa relecture de ce numéro et des précédents.