Dans un habitacle

Muzeodrome #80

Salut à tou·te·s,

Bienvenue dans Muzeodrome, l’infolettre inspirante qui vous plonge dans la créativité des musées et des espaces d’expositions. Cette semaine, je vous propose de débuter avec un regardeur claustrophile :


👀 Illustration : Ada Hop (d’après une photographie effectuée par Noëmie Roussel de l’installation utilisée par Abraham Poincheval pour sa performance “Hartung study“ à la Galerie Perrotin).


1) Le temps cérébral de Poincheval 🖼️🧠

Comment parler d’expérience esthétique lorsque les études très nombreuses chronomètrent le temps passé devant les œuvres oscille entre 4 et 20 secondes maximum ?” - Fabrice Raffin in The conversation (20 novembre 2019)

Les expositions étant par nature très différentes, il est très difficile d’évaluer combien de temps en moyenne un visiteur regarde réellement un œuvre ; même si ce temps est souvent très court pour de multiples raisons : flux de visiteurs dans les salles, nombre d’œuvres présentées, pas ou peu d’assises, fatigue muséale…

Certaines initiatives comme le Slow Art Day invitent à aller dans l’autre sens en proposant des visites autour d’un nombre limité d’œuvres à regarder lentement (l’édition du Slow Art Day qui s’est déroulée le samedi 10 avril 2021 proposait un temps de 5 à 10 minutes pour chaque œuvre). Mais, il est possible de pousser le curseur encore plus loin. Début juin 2021, la galerie Perrotin Paris annonce une performance exceptionnelle de l’artiste Abraham Poincheval pour inaugurer l’exposition Hartung 80.

“L'artiste est entré le 11 juin 2021 dans un habitacle pour regarder 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 une seule et même œuvre de Hans Hartung : T1989-H40.“ Galerie Perrotin Paris

Comme l’indique la journaliste Noëmie Roussel dans un tweet : ce “tableau va ainsi devenir l’œuvre la plus longtemps observée de façon continue par un individu”. Pendant cette performance intitulée “Hartung study“, l’activité cérébrale d’Abraham Poincheval est enregistrée à l’aide d’un électroencéphalogramme ; de son coté l’artiste note son ressenti. Les différentes données collectées seront ensuite étudiées par des chercheurs et chercheuses. La galerie a prévu une première rencontre autour du potentiel de ces données le jeudi 1er juillet 2021.

La dernière fois que le performeur “claustrophile” avait fait parlé de lui c’était en mai 2021, il s'était alors enfermé pendant environ 72 heures dans une boîte installée dans la cour de récréation d’un collège à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Le Parisien reportait le 29 mai qu’il aurait déclaré en sortant de la boîte : “Je n’en peux plus, je n’ai mangé que du poulet lyophilisé !“. Que dira-t-il cette fois ?


2) Tout augmenté ? ➕🤔

Toute façon de voir est aussi une façon de ne pas voir
- Kenneth Burke (citation trouvée dans le site de Keiichi Matsuda)

Ces derniers temps, on parle beaucoup d’exposition d’œuvres numériques visibles en réalité augmentée (RA). Parfois en soulignant combien ces présentations sont novatrices. Et pourtant cette forme d’exposition, souvent événementielle, n’est pas nouvelle, une de ces premières apparitions a eu lieu en 2010 avec une exposition pirate organisée par Sander Veenhof et Mark Skwarek au MoMA de New-York (USA).

”Depuis le samedi 9 octobre, l'espace physique à l'intérieur du bâtiment du MoMA à New York accueille une exposition virtuelle, à laquelle vous êtes sur le point d'accéder. L'exposition est créée en réalité augmentée, et ne sera donc pas visible pour les visiteurs réguliers du MoMA. L'exposition expérimentale non officielle de Mark Skwarek et Sander Veenhof faisait partie du programme du Conflux Festival, le festival annuel de New York consacré à la pratique de la psychogéographie.”

Les deux organisateurs de l’événement soulignaient aussi la dimension critique de leur proposition :

”Avec cette exposition, les organisateurs de l'événement souhaitent aborder une question contemporaine, causée par l'augmentation rapide de l'utilisation de la réalité augmentée. Quel est l'impact de la réalité augmentée sur nos espaces publics et privés? La distinction entre les deux s'estompe-t-elle, ou sommes-nous en train de nous rapprocher d'une situation où la fragmentation des réalités à percevoir individuellement ne cesse de s'accroître?”

Cette exposition s’appuyait sur l’application Layar. Aujourd’hui, il est toujours nécessaire de passer par une application pour accéder au œuvres en réalité augmentée. Si les œuvres présentée sont probablement plus complexes que celles visibles il y a 10 ans, reste que le principe est loin d’être nouveau. Ces expositions, aujourd’hui officielles, ont la plupart du temps des acteurs du secteur de la tech comme partenaires. Et le discours d’escorte de celles-ci présentent souvent que les “bons cotés” de la RA. Par exemple l’événement “Palais Augmenté”, proposé les 19 et 20 juin 2021 dans l’espace vide du Grand Palais Éphémère, annonce :

“Entre les mains des artistes, la réalité augmentée devient un nouvel espace de liberté et de création : émotions nouvelles, préfiguration des mondes d’après et nouvelles formes de connections aux autres. Un format qui donne voir des réalités hybrides et multiples, entrelacées l’une dans l’autre où le vide est un potentiel permanent.”

Marshall McLuhan indiquait que nous construisons des outils qui ensuite nous construisent. L’utilisation poussée de la réalité augmentée dans un futur plus ou moins proche pourrait s’avérer être le contraire d’un espace de liberté. Je vous laisse y réfléchir en visionnant HYPER-REALITY (2016), un court métrage de six minutes de Keiichi Matsuda. Dans ce film conceptuel, le designer critique spécialiste des univers augmentés présente une “nouvelle vision provocante et kaléidoscopique du futur, où les réalités physiques et virtuelles ont fusionné, et où la ville est saturée de médias”.


3) Trouve mon galet ✔️🟣

#trouvetongalet c'est une course trésor géante. Les participants doivent rechercher des pierres décorées à partir d'indices distillés sur internet” Journal de France 3 Grand Est (août 2018).

En 2018, une famille des Ardennes importe d’Angleterre ce jeu déjà populaire. Dans les semaines et les mois qui suivent des groupes en ligne se créent en France fédérant les communauté de pratiquants dans des départements ou des zones géographiques plus restreintes. Comme le montre un reportage de France 3 Occitanie, pour la créatrice ou le créateur de galets décorés, le processus est le suivant : trouver un galet adapté, le peindre, le cacher en se baladant, puis prendre une photo indice pour celles et ceux qui vont partir à sa recherche. La personne qui trouve le galet doit photographier sa trouvaille pour la signaler à celui ou celle qui l’a caché. Puis elle doit effectuer un choix : garder en souvenir le galet décoré ou le faire voyager en le cachant ailleurs. Quelques musées commencent à participer au “mouvement” comme le musée la Tranchée de Chattancourt. Le MuséoParc Alésia vient de détourner le principe du jeu pour partir à la quête de nouveaux publics.

"Oui, même dans la nature, on peut trouver ce type d'œuvre d'art - L'occasion de vous rappeler qu'une dizaine de galets est cachée dans les environs. Ils vous donnent droit à une entrée gratuite au @MuseoParcAlesia“.

Au moment où j’écris ces lignes, le hashtag #trouvemongalet a déjà été utilisé des milliers de fois. Il est fort probable que le succès de cette chasse aux “petits trésors”, qui mêle l'espace physique à des espaces numériques, s’amplifie pendant l’été 2021.


4) La Semaine Musée 7️⃣🏛️

Lancée en 2014 avec Twitter, la #MuseumWeek (MW) se déploie autour d’un semainier de sept thèmes diffusés au travers de hashtags. Annuel et mondial, cet événement s’est créé en s’appuyant sur des communautés muséales et des pratiques déjà existantes dans les réseaux socionumériques (comme je vous l’indiquais dans le numéro 29 de l’infolettre). Depuis son lancement, la #MuseumWeek est un succès avec un nombre de participants augmentant d’année en année. En off de l’édition 2021, qui se déroulait du 7 au 13 juin, le compte Twitter @MuseeSemaine proposait la #SemaineMusee : un événement pour “raconter les musées de l'intérieur avec honnêteté” au travers sept autres hashtags. Pour en savoir plus, j’ai interrogé le compte @MuseeSemaine qui est animé par une personne qui travaille dans un musée mais dont la communication n'est pas le métier.

Pourquoi une #SemaineMusee en réponse à la #MuseumWeek 2021 ?

Les # de cette édition ne m'ont pas emballée. Je les ai trouvés convenus, certains déjà vus (Coulisses était le tout premier de l'édition de 2014). À titre professionnel, je suis lassée de cette opération qui demande beaucoup de préparation pour un résultat mitigé vis-à-vis du public, avec l'impression que les musées y parlent avant tout aux musées. Et en tant qu'utilisatrice de Twitter, je trouve les contenus policés et de plus en plus répétitifs d'édition en édition. J'ai pensé la Semaine Musée comme un pas de côté et une occasion pour aborder des questions qui m'intéressent et que les musées traitent peu. Je comprends que le discours institutionnel ne s'attarde pas sur les sujets qui fâchent (le non public, la précarité) mais j'avais envie de parler d'autre chose que d'objets insolites et de photos de réserves. Je ne dénigre pas la MW, qui reste une initiative positive, j'en propose une version décalée, peut-être plus directe. Je voulais ouvrir un espace d'expression différent de mon propre compte pour parler des musées avec plus de franchise et moins de retenue.

Des retours ?

Peu, mon audience est restée somme toute modeste. Que des réactions de curiosité et de soutien, plutôt de gens du milieu, face à la mise en avant de questions qui touchent directement les travailleurs des musées.

La #SemaineMusee sera-elle reconduite l’année prochaine ?

Ça dépendra des # en 2022. Je pense que oui peut-être en construisant les choses un peu plus en amont et en sollicitant avis et témoignages pour ne pas exprimer que mon point de vue.

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A tout soudain,

Omer Pesquer { https://omer.mobi/ }

Ps : Merci à @dr_kouk pour sa relecture de ce numéro et des précédents.