De l’art jusqu’au torticolis

Muzeodrome #29

Salut à tou·te·s,

Bienvenue dans Muzeodrome, l’infolettre inspirante qui vous plonge dans la créativité des musées et des espaces d’expositions.

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En ces temps [toujours] étranges et incertains, voici cinq choses qui valent la peine d'être partagées avec vous cette semaine :

1) Les défis d'Allison 🖼️😍

J’avais vu le challenge sur internet mais je ne comptais pas y participer puis ma tante a décidé de nous proposer des défis pour animer nos Skype familiaux, le premier était celui-ci!

Fidèle lectrice de Muzeodrome, Allison Guiraud (@LiliGuiraud dans Twitter et @lililovesprosper dans Instagram) pratique le challenge #tussenkunstenquarantaine (voir Muzeodrome #21) depuis le confinement. Allison est étudiante en muséologie à Avignon Université et membre de la jeune agence spécialisée en ingénierie culturelle Muséocom. Ce défi participatif ouvre pour elle des possibilités : “Cela donne aux musées une opportunité de créer de l’engagement, d’interagir avec les internautes et de les valoriser en repostant leurs créations. Du côté des publics, j’observe une appropriation des collections avec ce challenge, pour moi c’est une pratique muséale à part entière et je trouve ça fascinant”.

Allison Guiraud a beaucoup travaillé sur ce défi en réalisant de A à Z ses différentes compositions et leurs prises de vue. “J’aime tout ce qui touche au travestissement. Cela me permettait de m’évader pendant le confinement. De la recherche du modèle à la retouche photo, je peux passer 10 heures sur une recréation”. Certaines photos lui ont d'ailleurs demandé un certain engagement physique. Elle est ainsi sorti de sa séance de pause pour "La dormeuse" de Tamara de Lempicka (1930) avec un torticolis. Les réactions à ses reconstitutions l'on incité à continuer : “Au départ c’était un one-shot puis ça m’a plu. J’ai décidé de continuer en transformant ce challenge en projet artistique [...] J’ai eu beaucoup de messages d’encouragement sur Instagram et Facebook. France 3 m’a contacté pour un reportage et une de mes recréations est exposée sur un écran géant à Los Angeles pour une expo #BetweenArtAndQuarantine [...] Je travaille en ce moment avec d’autres créatrices sur une photo commune à distance, un nouveau challenge !”.

2) En ligne depuis longtemps 🕸️⏲️

On a beaucoup parlé dans les médias de la riche offre en ligne des musées et de leur réactivité au début du confinement.

"Les musées n’auront jamais été aussi présents ni aussi inventifs en ligne. Cette situation inédite a entraîné les musées dans une nouvelle voie. Avec de nouvelles formes de communication et de diffusion, s’adressant à tout type de public, le musée réassure son rôle social et fait preuve de créativité."

Cet extrait présent dans la conclusion de l'article de The Conversation "Les musées post confinement : vers de nouvelles pratiques ?" (13 mai 2020), signé par les doctorantes Mathilde Dougados et Bérénice Kübler, m'a fait réagir. Voici pourquoi...

La voie, dont parle l'article, est loin d'être nouvelle. Tout d'abord, les musées s’emparent très rapidement du web au milieu des années 1990. À la fin des années 2000, les échanges en ligne autour des musées se cristallisent entre différent·e·s professionnel·le·s, étudiant·e·s et amateur·e·s dans différentes communautés de pratiques actives au travers le monde. En France, cette communauté se désignera d'elle même les museogeeks (voir l'article de Sébastien Magro et la thèse de Noémie Couillard à ce sujet). A l'époque, ils/elles sont en contact régulier avec leurs homologues étrangers (anglais, américains, allemands...). Pour ces praticien·ne·s, le numérique et ses cultures vont permettre de réinventer le musée. Leur objectif principal : des musées plus ouverts à leurs publics et à la participation de ceux-ci (voir le fameux ouvrage de Nina Simon : The Participatory Museum - 2010). A l'époque, cette dynamique mondiale se déploie physiquement et en ligne. La plateforme Twitter donne une bonne visibilité à ces opérations, car ses hashtags favorisent des échanges transversaux et internationaux (voir ci-dessous). Les nombreuses expérimentations deviennent bientôt massives. L'entreprise Twitter percevant cette dynamique du coté des musées, lance en 2014 la #museumweek .

Les formes de communication et de diffusion proposées par les musées pendant le confinement sont majoritairement issues des expérimentions effectuées pendant ces années de pratiques actives, intensives et parfois militantes.

Petit historique sous forme de hashtags (le lien pointe vers le premier tweet utilisant ce hashtag) :

3) Réinventer le musée 🏛️⚡💡

Nous avons hérité de lieux d’exposition, conçus aux XIXe et XXe siècles : il est temps de les mettre à l’heure du participatif, interactif, durable…  Nous sommes une filière d’excellence : dynamisons-la, réinventons le musée pour tous et pour demain!

Je vous parlais dans le dernier numéro de la parution prochaine d'une tribune de la fédération des concepteurs d’expositions XPO, dont je suis un des signataires. Celle-ci a été publié dans le Monde le mardi 12 mai 2020. Dans le site web du grand quotidien national, l'accès complet à la tribune est réservé à ses abonné·e·s ; la version complète de la tribune est accessible sur le compte LinkedIn de l'Association Scénographes.

“L’exposition de demain doit être un lieu d’acculturation ouvert à tous, en dialogue entre les générations, bravant les inégalités sociales, de langage et de connaissances. Elle doit rester un lieu de convivialité et de partage, qui procure émotions, questionnements et divertissement.”

La tribune propose la création d’un Centre national de l’exposition et interroge le rôle des musées et de l’exposition dans le monde de demain. Un document en ligne publié par XPO présente la tribune avec des compléments et les indications pour la signer. L'appel à signer la tribune est ouvert à tou·te·s.

4) Les masques contre-attaquent ! 😷😷

Avec le visage à moitié couvert, nous perdons l'un de nos principaux modes de communication avec les autres, ce qui peut susciter le désir de diffuser notre individualité par le choix du revêtement du visage. Le masque deviendra inévitablement, pour certains, un moyen d'expression de soi, une façon d'indiquer notre niveau de goût et de nous démarquer.Meadhbh McGrath dans le quotidien Irish Independent.

Dans le précédent numéro de Muzeodrome, je vous ai déjà parlé des masques personnalisés. Le 12 mai 2020, le Musée de la Toile de Jouy (Jouy-en-Josas, 78) annonçait dans son compte twitter qu'“à sa réouverture fin mai, la boutique du Musée mettra en vente des masques en Toile de Jouy” ; l'annonce présentant deux masques fabriqués avec la fameuse toile. Ce tweet, au moment où j'écris ces lignes, est le plus "liké" du musée depuis son arrivée dans twitter en mai 2011.

Lorsque les musées rouvriront leurs portes, il est probable que leurs visiteurs chercheront dans leurs boutiques des masques pour exprimer leur liens avec l'univers muséal. Si les musées n'en proposent pas, ces visiteurs se tourneront sans doute vers des magasins en ligne pour satisfaire leur envie . Plusieurs boutiques en ligne en proposent déjà (à noter que les masques qui y sont vendus n'ont pour la plupart fait l'objet d'aucune certification ou homologation).

L'achat de masque peut être aussi l'occasion d'effectuer une action solidaire. Ainsi l'entreprise sociale basée à Dublin "We make Good", s'inspirant du caffè sospeso (café suspendu), propose l'offre "buy one, donate one" ("achetez-en un, donnez-en un"). “Ces masques en tissu sont fabriqués par des femmes issues du milieu des réfugiés employées actuelles et passées de The Textile Studio - une organisation caritative qui fournit des emplois et des formations aux femmes réfugiées”. Le second masque est distribué par l'Irish Refugee Council (le Conseil irlandais pour les réfugiés). Un exemple à suivre...

5) Derrière les fenêtres 🧍🔲📷

Greg Van Laecken est animateur culturel, en charge d'une galerie d'exposition au sein d'une école d'art à Tournai, en Belgique, à 20 km de Lille. Sous le pseudonyme Gordon War, il est aussi photographe et parfois illustrateur. Je connais Greg/Gordon depuis longtemps et j'ai été interpellé par son nouveau projet “Aux confins de nous-mêmes”.

Ces dernières semaines, plusieurs photographes dans le monde ont assez spontanément photographié les confiné-e-s derrière les fenêtres de leurs maisons. Gordon War est l'un de ceux-ci : “Frustré de ne pouvoir réinvestir mon beau studio (un ancien entrepôt d'un Grand Magasin abandonné), j’ai trouvé ce subterfuge pour pouvoir quand même faire quelques portraits, me sentir vivre, voir mes amis vivre. Comment chacun s’accommode de ça, de ce mélange d’absurde et d’angoisse et voir ce qu’ils/elles sont prêts à me donner d’elles/eux mêmes dans une intimité recluse…”. Cette "gentille obsession" lui a valu un reportage de la télévision régionale No Télé qui l’a suivi lors d'une séance de photo. Il reste à Gordon War à réaliser une trentaine de portraits de personnes qui sont encore confinées, avant de passer à d'autres choses : “Je mettrai toute la série en ligne sur mon site et un ami m'a proposé une expo mais nous n'en somme qu'à une idée jetée, il est encore un peu tôt que pour m'avancer plus... J'envisage aussi une édition avec les trois séries photo que j'aurai mené de front pendant ce confinement”.

/merci à Michel Kouklia (alias @dr_kouk) pour sa relecture, ses diverses recommandations et sa super proposition de titre.

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Omer Pesquer { https://omer.mobi/ }